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Nous réduisons au silence à nos risques les journalistes formés à l’étranger
GCM  •   1 mars 2007

Je vous remercie de m’accueillir. Je suis très honoré de pouvoir parler de la liberté d’expression dans le cadre d’une occasion si mémorable.

Je suis arrivé au Canada il y a six ans. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour me débrouiller financièrement et rester dans le domaine qui m’intéresse depuis ma jeunesse. J’étais un journaliste reconnu en Éthiopie, où j’avais une vie et une carrière très agréables.

À l’heure actuelle, je suis un journaliste pigiste. Je travaille à la radio, en plus de fournir des services de caméraman de reportage électronique et studio, ainsi que monteur vidéo. Certains pourraient dire que je me débrouille très bien dans mon métier – mais ne sautez pas aux conclusions. La lutte se poursuit, et j’ignore ce que sera l’avenir.

Quand on m’a demandé de préparer ma présentation, je n’avais aucune idée sur quoi dire, ni par où commencer. Mais après avoir échangé quelques courriels avec des collègues de Journalistes en exil (JEX), j’ai pensé qu’il serait intéressant d’expliquer les obstacles et les barrières auxquels sont confrontés ici au Canada les journalistes formés à l’étranger. Et puisque nous célébrons aujourd’hui la liberté, j’ai pensé que ce serait l’occasion idéale d’en parler.

Ce matin, j’ai consulté le dictionnaire pour trouver la définition du mot « journaliste ». Je voulais seulement m’assurer de bien comprendre son sens. Mais vous savez quoi? J’ai trouvé deux définitions.

Premièrement: Une personne qui s’occupe de l’information dans un système de médias.
Deuxièmement: Une personne qui rédige un journal ou autre compte-rendu des événements quotidiens.

Par conséquent, je devrais me considérer comme journaliste. Mais j’hésite encore à savoir si je suis vraiment un journaliste dans ce pays. C’est étonnant! Si on observe comment sont identifiés les journalistes dans les médias canadiens, je ne me reconnais pas. Avec mon accent et mon manque « d’expérience canadienne », je ne corresponds pas à la définition canadienne d’un journaliste.

Le groupe Journalistes en exil, créé officiellement en l’an 2000, regroupe un petit nombre de journalistes contraints de fuir leur pays natal, victimes de harcèlement et de persécution pendant la pratique de leur profession. Venus chercher refuge au Canada, ces personnes courageuses originaires de l’Afghanistan, de la Bosnie, de l’Éthiopie, de l’Iran, du Nigeria, du Pérou, de la Roumanie, du Sri Lanka, du Soudan et d’autres pays, ont recommencé ici une nouvelle vie grâce à l’aide du groupe « Journalistes canadiens pour la liberté d’expression » (CJFE). Possédant une vaste expérience en tant que journalistes, producteurs et rédacteurs, ces membres de JEX souhaitent consacrer leur énergie et leurs efforts à leurs carrières journalistes au Canada. Ils veulent ainsi s’assurer de faire entendre leurs voix et d’utiliser leur talent dans leur pays d’adoption.

J’insiste sur le fait que la plupart des journalistes en exil sont venus ici parce qu’ils ont été contraints de quitter leurs pays, ou ils n’avaient pas droit à la libre expression. Ils sont maintenant ici, au Canada, dans un pays qui défend la liberté d’expression. Et malgré tout, ils n’ont toujours pas de voix.

Je vous ai fourni la définition d’un journaliste pour souligner que les membres de JEX ont été, par le passé, des journalistes de métier. Vous vous demandez peut-être : qui est responsable du fait qu’ils ne peuvent poursuivre leur travail ici? Je crois que la réponse dépend de plusieurs facteurs. Nous devons certainement nous adapter aux défis de travailler dans un nouveau pays – et s’informer sur ce pays. Mais nous voulons aussi que les médias canadiens nous accueillent. Nous ne demandons pas un emploi à vie, mais la solidarité de nos collègues, surtout ceux qui croient en la liberté d’expression.

J’estime aussi que notre expertise peut s’avérer utile aux médias canadiens. Ce n’est pas essentiel, mais elle peut enrichir vos reportages et les salles de nouvelles. En cette ère numérique d’information instantanée, un fragment d’information peut construire ou détruire une nation. Les médias sont le reflet de la société, et vice-versa dans certains cas, c’est du moins ce que je crois. À notre époque globalisante, il est insuffisant de se fier à des universitaires qui n’ont jamais visité d’autres pays, mais qui savent comment présenter une recherche faite sur Google comme s’ils y étaient.

J’ai noté des reportages erronés dans les médias canadiens. Cette situation pourrait s’expliquer par un manque de compréhension, l’absence de contexte culturel, le sensationalisme, l’ignorance ou la croyance à l’effet que personne ne saura la différence en cas d’erreur. Si vous présentez des faits erronés dans un reportage sur Sudbury, vous savez que des lecteurs mécontents se plaindront au journal. Au Canada, l’attitude semble être de dire : « si vous faites des erreurs factuelles dans un reportage sur un pays tel l’Éthiopie, qui s’en plaindra? »

Laissez-moi vous donner un exemple de l’expertise que je possède, et qui serait utile aux médias canadiens. Une perspective qui pourrait contribuer à la compréhension canadienne sur un sujet international.

En Amérique du Nord, la plupart des médias ont expliqué le conflit sévissant entre l’Éthiopie et la Somalie comme étant une guerre entre « chrétiens et musulmans. » Ces médias indiquent que l’Éthiopie (pays chrétien) a envahi la Somalie (pays musulman). De prétendus « experts » vont même jusqu’à affirmer que l’Éthiopie a envahi la Somalie la veille de Noël 2006.

En prenant connaissance de ces informations, je ne pouvais pas croire que personne n’avait consacré les 10 minutes requises pour dénicher les faits exacts sur ce conflit.

D’une part, l’Éthiopie n’est pas un pays chrétien. On y retrouve plusieurs religions. Il est vrai que l’Éthiopie fut le premier pays à accorder à la christianité le statut de religion nationale. Mais les temps ont changé, et les religions chrétienne et musulmane se partagent maintenant cinquante pour cent de la population chacune.

D’autre part, la fête de Noël est célébrée le 25 décembre dans les pays occidentaux, pas en Éthiopie. Les Éthiopiens fêtent Noël le 7 janvier. De sorte qu’affirmer qu’un conflit armé déclenché le 24 décembre était lié à Noël n’a aucun sens dans le contexte éthiopien.

Dans un pays comme le Canada, où l’on retrouve des chrétiens, musulmans, Éthiopiens et Somaliens, de tels reportages bâclés auraient pu entraîner des manifestations de haine et des conflits. Heureusement, ce ne fut pas le cas, mais la tension fut certainement forte par moments entre les Éthiopiens et Somaliens en Amérique du Nord. Pour leur part, les médias canadiens n’ont probablement jamais réalisé l’ampleur de leur gaffe.

Si les médias s’étaient tournés vers des professionnels qui ont passé des années dans la région, cette erreur aurait pu être évitée. Et cet exemple n’est pas limité à l’Éthiopie ou à la Somalie. Les professionnels membres de JEX proviennent de tous les coins de la planète. Est-ce que leurs connaissances ne pourraient pas ajouter à la profondeur et à la perspective des reportages canadiens? Ne serait-ce pas formidable si la diversité de ce grand pays multiculturel était mieux représentée par les visages à la télévision ou les signatures dans nos quotidiens nationaux?

Certaines initiatives récentes sont prometteuses. Par exemple, le Hamilton Spectator a réalise de véritables progrès en collaborant avec Journalistes en exil. Le quotidien a embauché certains membres du groupe afin de profiter de leur perspective unique.

C’est une initiative prometteuse, certes, mais les années passent, et j’espère que vous pardonnerez mon impatience quand j’affirme que « je veux utiliser mes connaissances, mes expériences, mon talent de journaliste (dans la première définition de ce mot) maintenant! » Et je veux le faire dans mon pays d’adoption, le Canada.

Merci!

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