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Critique de livre: Ici ÉTAIT Radio-Canada.
GCM  •   19 décembre 2014

Par la blogueuse invitée Francine Pelletier

Le 22 février 2012, l’ancien directeur général de l’information à Radio-Canada,  Alain Saulnier, un homme qui a commencé sa carrière à la Société en 1984 comme surnuméraire pour ensuite gravir tous les échelons, a été renvoyé à la surprise générale par le tout nouveau vice-président, Louis Lalande. La situation aurait pu être pire. Une représentante des ressources humaines aurait pu lui tendre une embuscade alors qu’il se rendait à la toilette, lui reprendre ses clés et sa carte d’employé sur-le-champ, avant de l’escorter rapidement vers la sortie. C’est bel et bien le sort qui a été réservé récemment à la directrice de l’information de CBC Montréal, Mary-Jo Barr. Il y a eu d’autres cas similaires de renvois depuis.

Mais l’histoire du congédiement d’Alain Saulnier n’occupe qu’une toute petite partie de son livre, Ici ÉTAIT Radio-Canada. Cet ouvrage, le rare point de vue d’un initié sur le démembrement graduel de la Société, est le cri du cœur d’un homme qui croit profondément au radiodiffuseur public. En parlant de ses collègues et de lui-même, Alain Saulnier écrit : « Nous avions l’habitude de croire que Radio-Canada ne pouvait pas disparaître, que la Société allait survivre à tous les changements de gouvernement ou de direction. Nous avions tort. Nous étions convaincus que la culture journalistique éprouvée de cette institution pouvait résister à toutes les pressions. C’était une erreur. Radio-Canada peut disparaître. De plus en plus de personnes participent à son démembrement, que ce soit de façon active et par pure indifférence. D’autres sont tellement dépassés par les événements, qu’ils n’ont aucune idée comment réagir à la situation. »

Alain Saulnier ne prétend pas pouvoir répondre à la question « Comment faire pour sauver Radio-Canada ? » Mais son livre aide à mieux comprendre l’effritement de l’indépendance du diffuseur public à l’égard du gouvernement fédéral au cours des dernières années, particulièrement depuis l’arrivée de l’actuel président, Hubert T. Lacroix.

Soulignant les différences séparant Hubert Lacroix de son prédécesseur, Robert Rabinovitch, un homme possédant « un sens aigu de son rôle de défenseur de l’institution », Alain Saulnier décrit l’actuel président comme étant dans la lignée de Gérard Veilleux et Perrin Beatty, « des fonctionnaires toujours prêts à exécuter les ordres. » Il explique aussi en détails les liens politiques entre les membres actuels du conseil d’administration de Radio-Canada et le gouvernement Harper.

Mais le vrai tour de force de cet ouvrage repose dans la dénonciation des faits et gestes de Hubert Lacroix. Alain Saulnier raconte que la première question du nouveau PDG au vice-président de l’époque, Sylvain Lafrance, était : « Qu’entendez-vous par “Radio-Canada, instrument de démocratie et de culture” ? C’est une Société, une entreprise… » Le ton était donné.

Celui qui aime se présenter comme un ancien commentateur de basketball est lui-même un homme d’affaires avisé. À son embauche en 2008, malgré un emploi à temps plein, M. Lacroix trouve quand même le moyen de garder ses postes fort bien rémunérés sur le conseil d’administration de deux importantes entreprises, soit Fibrek (foresterie) et Zarlink (télécommunications). Il a aussi réclamé des remboursements de dépenses de voyage auxquels il n’avait pas droit. N’ayant aucune réelle connaissance du diffuseur public (et, pourrait-on ajouter, pas beaucoup d’affection non plus), c’est grâce à ses liens politiques avec le Parti conservateur et plus particulièrement avec l’ancien ministre et sénateur Michael Fortier, qui avait moussé sa candidature, si Hubert Lacroix s’est retrouvé à la tête de Radio-Canada/CBC.

L’autre raison de son embauche ainsi que du renouvellement de mandat en octobre 2012, un phénomène plutôt rare dans l’histoire de la Société, tient au fait que, spécialisé en droit des entreprises, Hubert Lacroix détient une expertise en transactions d’affaires et en acquisitions. Son domaine est justement les compressions, les restructurations et les réorganisations des entreprises. Alain Saulnier croit que le renouvellement de mandat de l’actuel PDG tenait essentiellement à la capacité de démontrer « qu’il avait le contrôle de la boîte». Selon lui, ça signifiait « se comporter en bon citoyen corporatif », appliquant sagement les compressions budgétaires imposées par le gouvernement. Ça signifiait également se débarrasser des vices-présidents des Service anglais et français, Richard Stursberg et Sylvain Lafrance. Dans une autre de ses remarques légendaires, Hubert Lacroix aurait dit à ses deux anciens vices-présidents qu’il ne comprenait pas « en quoi consistait leur travail ». En d’autres mots, combien de patrons cette société a-t-elle réellement besoin ?

Hubert Lacroix a invoqué l’application d’un nouveau plan quinquennal permettant au diffuseur public de traverser une période d’austérité pour montrer la porte à M. Strusberg en août 2010 et à M. Lafrance en octobre 2010.  Il a ensuite laissé Louis Lalande, un vieux de la vieille que personne ne voyait accéder à un poste de haute direction, s’occuper du cas d’Alain Saulnier, un patron connu, et fort apprécié par le personnel, pour un style de journalisme sans compromissions. L’ex-directeur de l’information mentionne au passage que la belle-famille de M. Lacroix avait été éclaboussée par un reportage de l’émission d’affaires publiques Enquête alors qu’il dirigeait le Service français de Radio-Canada. Même si ce reportage n’a jamais fait l’objet de discussion avec M. Lacroix ou entre M. Lalande et lui, le reportage en question n’a certainement pas aidé la cause d’Alain Saulnier.

Le livre relate aussi des épisodes d’ingérences politiques dans la programmation de Radio-Canada. Par exemple, en août 2011, le ministre du Patrimoine James Moore n’a eu qu’à twitter « Duceppe? » pour torpiller l’embauche prévue de Gilles Duceppe à titre de commentateur hebdomadaire à la radio. Alors que « rien n’indique que la présence de M. Duceppe sur nos ondes allait favoriser une opinion au détriment d’une autre », selon M. Saulnier, Hubert Lacroix n’a pas hésité à reprocher à Sylvain Lafrance son « manque de jugement ».

Hubert Lacroix est d’abord et avant tout un grand bureaucrate au service des conservateurs. Il est très loin d’être l’homme qu’il faut pour sauver Radio-Canada/CBC du marasme. Ici ÉTAIT Radio-Canada en offre la preuve irréfutable.

France Pelletier est une journaliste et documentariste primée.

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