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MHN – Les membres partagent leurs histoires – Pas facile de jouer le jeu du Canada
GCM  •   12 février 2020

Par Debora Grant-Barkun
Mère de jeunes joueurs de hockey, fière membre de la Guilde, Ottawa

J’ai célébré la « Journée du hockey au Canada » en digne mère de jeunes joueurs : j’ai commencé ma journée avec mes deux enfants à 6 h 30, au premier des cinq arénas, et je l’ai terminée à 20 h. Durant cette longue journée, j’ai rencontré autour de 500 autres personnes pour qui le hockey est au centre de leur vie. Je suis fan de ce sport. J’y participe, en offrant mon temps en tant qu’entraîneuse d’équipe et gardienne de but… et je suis noire. Cependant, ce n’est pas par altruisme que je fais du bénévolat, mais par instinct de préservation. Au cours de notre journée de près de 13 heures, passée dans cinq arénas différents, j’ai compté, sur un demi-millier de personnes, moins de cinq autres personnes de couleur.

Née et élevée à Montréal, je suis une Canadienne de première génération d’origine trinidadienne. À l’école secondaire, j’ai fait de l’athlétisme et un peu de basketball sans prêter d’attention particulière au hockey. À l’âge adulte, je me suis tournée vers des activités plus artistiques : théâtre, écriture et mise en scène. J’ai déménagé à Ottawa avec ma fille, je me suis mariée et j’ai eu trois autres enfants. Ce n’est qu’après que notre fils eut exprimé son intérêt pour le hockey que j’ai commencé à m’impliquer dans ce sport. 

Le jour de l’inscription, désireuse de favoriser l’intérêt naissant de mon fils pour le sport, j’ai fait la queue avec d’autres parents, mais mon enthousiasme s’est vite transformé en angoisse quand j’ai réalisé que sur environ 200 personnes, j’étais la seule noire. Mes inquiétudes n’ont pas été apaisées lorsque je suis parvenue en tête de la file d’attente et que le bénévole chargé des inscriptions m’a lancé un regard qui en disait long : le regard auquel la plupart des gens de couleur sont confrontés – surtout quand ils sont seuls ou en infime minorité dans un milieu majoritairement blanc. Le regard qui vous fait implicitement savoir que votre place n’est pas là. Le regard, qu’au fil des ans, on renonce à excuser ou à ignorer. On ne peut plus se dire « ce n’est pas son jour » ou bien « il y a quelque chose dans ma personnalité qui ne lui revient pas ». En effet, même si personne ne veut croire que la couleur de sa peau est la raison pour laquelle il est traité de haut, on a pleinement conscience, en tant que noirs, que si on est traités de haut, c’est précisément à cause de la couleur de notre peau. 

Mes trois benjamins (un garçon et deux filles) font du hockey, et dans ce milieu, le manque de diversité est particulièrement criant. Avant, je détestais aller dans les arénas. Je détestais être la seule noire au milieu de la foule. Et alors que notre fils améliorait son jeu et gravissait les échelons des divisions, mon angoisse grandissait. Je me disais : « Est-ce qu’on va le juger équitablement, selon les mêmes normes que les autres enfants? », « Est-ce que les autres enfants seront gentils avec lui? ». J’ai demandé à des joueurs noirs et aux quelques parents de joueurs de hockey en herbe que je voyais à l’occasion de me faire part de leur expérience. Leurs réponses ont été variées, à l’exception du sentiment commun et constant d’être différent. 

J’ai eu la chance d’avoir un petit entretien avec Fred Braithwaite, un ancien joueur de la LNH, qui m’a dit que c’était à l’âge adulte que la plupart de ses problèmes de hockeyeur avait surgi. J’ai également communiqué avec Grant Fuhr, membre du Temple de la renommée du hockey, qui m’a expliqué par courriel que la plupart du temps, ce sont en fait les parents qu’il faut remettre à leur place, et non les joueurs.

Quand ma fille avait 10 ans, elle a déclaré, après un entraînement, qu’elle n’aimait pas être la seule noire de l’équipe. Je lui ai expliqué que tant qu’elle s’amusait, il n’y avait pas lieu de s’en faire. La mère d’une enfant d’une autre association m’a avertie en toute franchise : « Il y a de quoi s’inquiéter ». Constatant que plus les enfants grandissaient, plus les micro-agressions se faisaient fréquentes, elle est devenue chef d’équipe afin d’être sur place pour faire barrage aux commentaires et transformer les situations tendues en occasions d’apprentissage. Elle était convaincue que le bénévolat et le fait d’assurer une présence visible étaient les meilleurs moyens de protéger les enfants.

On m’a raconté l’histoire d’un joueur de 11 ans, qui avait été traité de n**** par l’équipe adverse. Il a refusé de jouer et voulait abandonner sur-le-champ. Récemment, lors d’un match, un joueur de l’équipe adverse a lancé une pique à mon fils, lui demandant s’il connaissait Kobe Bryant, qui venait de périr dans un accident d’hélicoptère quelques jours plus tôt. Mon fils n’a pas bien saisi la raison pour laquelle ce garçon lui posait une telle question, mais il était clair qu’il essayait de formuler une sorte d’insulte. Dans quelque temps, quand le développement cognitif de ce garçon aura un peu progressé, il se pourrait bien que ses sarcasmes racistes portent mieux. Mon fils a été en butte à des insultes raciales, allant de la critique de son pantalon de gardien de but à celle de son niveau de jeu, et il a su y répondre, mais on lui a dit que son opinion ne comptait pas, puisqu’il était noir. Pourquoi est-ce que je continue à faire ce que je fais ? L’instinct de préservation. 

Récemment, une amie m’a demandé comment je me sentais quand j’entrais dans notre aréna à multiples patinoires, et je lui ai répondu que l’angoisse était toujours là, mais que je passais outre. J’ai la chance de m’être fait des amis bienveillants. Je ne crois pas qu’ils se rendent compte à quel point ils me sécurisent quand je pénètre dans ces lieux. Mes enfants aussi ont des amis dans le milieu du hockey, ainsi que des entraîneurs qui les protègent.

Il y a des parents et des entraîneurs de hockey racistes, car des racistes, il y en a partout. Les gens intolérants appartiennent à une espèce différente, mais tout aussi désagréable. Ignorants, ils s’accrochent à des idées préconçues et traitent les gens avec mépris sur la base de ces idées. Il y a si peu d’enfants d’origines ethniques diverses dans le monde du hockey qu’il est très difficile de vaincre les préjugés qui conduisent à l’intolérance et au racisme.

J’ai suivi des cours de perfectionnement en hockey pour adultes. J’ai ma certification d’entraîneuse de hockey ainsi que deux certifications de gardienne de but, et je joue dans des matches improvisés quand j’ai le temps. Je suis nulle, mais je le fais quand même. En plus d’être généralement la seule femme sur la glace, je suis aussi la noire qui prend sa place parmi des hommes qui font de la compétition depuis l’enfance. Je ne m’arrêterai pas; il est impératif que mes enfants soient représentés. S’il n’y a pas d’autres joueurs de hockey noirs dans notre quartier, eh bien, il y aura moi. Certes, la plupart des gens sont affables, mais je les vois bien, ces regards des entraîneurs qui essaient de prétendre que je suis invisible ou ceux des gens autoritaires et ignorants qui remettent silencieusement en question ma présence en un lieu qu’ils croient leur appartenir. Si j’ai obtenu ces certifications, c’est pour qu’on ne vienne pas me dire que je ne suis pas qualifiée. J’ai regardé les vidéos de démonstration et j’ai étudié le sport. Je connais le positionnement des gardiens de but pour la technique papillon aussi bien que je connais Hamlet. Et croyez-moi, Hamlet, je connais! 

Ma cadette me demande pourquoi elle et une autre petite fille sont les seules joueuses noires de leur division. Je pourrais me lancer dans une longue explication adaptée à son âge sur l’histoire socio-économique du hockey. Je pourrais lui parler de tout le temps que parents et joueurs doivent consacrer au hockey. Ou bien je pourrais lui dire que c’est effrayant d’appartenir à une minorité, pas seulement pour les parents mais aussi pour les enfants. Créer de la diversité, ce n’est pas là que réside la difficulté. Il suffit d’engager des personnes de la bonne appartenance ethnique et de leur assigner un poste spécial, et le tour est joué. Pour le hockey, il suffit d’ajouter des joueurs de couleur à l’équipe. Toutefois, personne ne prépare ces joueurs à l’isolement et aux commentaires hostiles et inattendus. Même en tant que mère, je ne peux pas préparer mes enfants à ça. Et franchement, je n’en ai pas envie. Je veux qu’ils se lancent dans le hockey sans arrière-pensée, avec tout leur amour pour le sport. Pour le moment, je vais m’occuper du « bruit de fond » et m’assurer que l’inclusion est au premier plan, pour eux et pour tous ceux qui devraient être inclus.

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