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L’impact de la pandémie sur le travail des médias
GCM  •   22 juillet 2020

 

 

 

 

 

Nathalie Bastien est membre de la Guilde et travaille à Radio-Canada. Elle est directrice des affaires francophones au sein du Comité exécutif national de la Guilde.

Je ne pensais jamais que l’endroit d’où j’écris présentement – le bout de ma table de cuisine – deviendrait un jour mon nouveau bureau de travail, et qu’il en serait ainsi pour 75% de mes collègues. 

Je n’avais jamais pensé non plus que le 13 mars 2020 marquerait possiblement ma dernière journée au bureau, peut-être même la dernière avec les collègues avant ma retraite, dans quelques années, pour laquelle je ne suis assurément pas prête. 

Cela fait 30 ans que je me lève à tous les matins pour aller dans une salle de nouvelles bourdonnante, de monde et d’information. La façon de recueillir l’information et de la diffuser a énormément changé en trois décennies. En 1986, j’écrivais les travaux pour mon cours de journalisme sur une dactylo. Aujourd’hui, je peux être vue et publiée dans le monde entier en un clic. C’est fou.

Nous avons couvert de grands moments d’histoire au fil des ans.

On pensait que le 11 septembre était l’événement qui avait le plus bouleversé le monde contemporain à ce jour. Et pourtant…

 Il y a trois mois, dans notre industrie déjà en crise, celle des médias, on réfléchissait à des moyens d’assurer non seulement notre pérennité, mais notre survie tout court. Il a suffi d’un tout petit virus microscopique pour semer la panique générale et poursuivre l’hécatombe:  Des médias déjà fragilisés n’allaient pas y survivre. Les revenus publicitaires déjà en chute libre se sont effondrés. Plusieurs journaux ont fermé leurs portes, d’autres ont délaissé les éditions papier en faveur d’un virage numérique accéléré, mis à pied des employés de façon temporaire, demandé des concessions salariales. Des artisans de longue date ont même carrément quitté le métier.

La nécessité est mère de l’invention

Certains ont toutefois réussi à faire, en quelques jours, parfois en quelques heures, ce que des comités de révision de la politique sur le télétravail n’auraient possiblement jamais même envisagé sur plusieurs mois. “La nécessité est mère de l’invention”, disait Platon. Elle a donné des ailes aux artisans, et des cheveux gris aux patrons et aux TI.

En 24 heures on s’est mis à couvrir et diffuser de la maison. On nous a équipés comme on a pu….et pas de façon uniforme. Des collègues ont aidé d’autres collègues à distance.

On a réussi ce qu’on croyait impossible: publier des articles, diffuser une émission de radio et monter un bulletin de nouvelles télévisées en direct de son salon. Je cite une collègue : “Avant, la télé, c’était mon travail, maintenant je fais de la télé-télétravail!”

D’abord il a fallu apprivoiser en 5e vitesse un nouveau monde technique jusqu’alors ignoré – ou boudé! – de la majorité : Hangout, Zoom, Facetime, Skype, Audacity, et j’en passe… En quelques heures, on a cessé de se réunir physiquement autour du bureau d’affectation ou de la machine à café et adapté au monde virtuel nos façons de communiquer entre nous et avec l’extérieur. On a aussi sacrifié nos standards en matière de qualité d’image et de son, dans un monde où l’Internet haute vitesse n’est pas accessible à tous. C’était le prix à payer, que l’auditoire ne semble pas nous avoir reproché. Il s’y est lui-même conformé. On a souvent ajouté un cadre ou une plante en arrière-plan pour améliorer le coup d’oeil, quand même.

On est tout de suite passé en programmation spéciale COVID-19. On tient toujours “l’antenne”, avec une attention particulière aux points de presse des autorités politiques et sanitaires, qui sont devenus des rendez-vous quotidiens et incontournables. Pandémie mondiale oblige, on a aussi tourné encore plus le regard vers l’étranger. Question de se comparer.

Il y a bien sûr des collègues qui ont continué d’entrer au bureau. Des animateurs, réalisateurs, techniciens. Des journalistes et des caméramans ont continué d’aller sur le terrain, pas toujours dans des conditions faciles. On ne peut plus entrer chez les gens, ni même s’en approcher, distanciation sociale oblige. On doit tenir une perche, c’est dur sur les bras. Porter un masque, même en ondes. Pas facile pour nos téléspectateurs malentendants qui lisent sur les lèvres. Au début, les gens étaient parfois méfiants. Certains collègues se sont même fait dire de retourner chez eux se confiner, eux aussi.

Les sujets d’entrevue aussi, ont été difficiles. Couvrir les morts par dizaines dans les centres pour aînés, l’épuisement des professionnels de la santé, le découragement de milliers de personnes qui ont perdu leur travail, leur commerce, leur industrie. Même le rêve est sur pause! Il a aussi fallu faire face aux peurs de nos êtres chers une fois de retour à la maison et même à celles de nos collègues qui nous voyaient parfois comme des vecteurs de propagation potentiels. Certains d’entre nous ont bel et bien été infectés, d’ailleurs.

Des collègues ont dû composer avec une nouvelle affectation, en raison de l’annulation des activités culturelles et sportives. Les reporters à la circulation, face aux routes désertes, se sont tout à coup mis à parler de météo. Des journalistes spécialisés en économie n’ont pas chômé non plus. Les questions des citoyens canadiens entraient par milliers au fur et à mesure des annonces d’aide du gouvernement fédéral. On comptait sur nous pour leur dire s’il y aurait au moins un chèque au bout du calvaire.

Ne plus revoir ses collègues, du jour au lendemain, et pendant des mois, ça use. On s’appelle, on fait des visioconférences, mais ça ne compense pas pour le contact en personne, les échanges, les conseils, les encouragements, les rires. L’information ne se rend pas toujours aussi clairement. Il y a eu des moments de découragement. D’autres de grande fierté. Les patrons ont pris de nos nouvelles. Multiplié les rencontres par visioconférences et par courriel. Parlé des programmes d’aide. Nous demandant de tenir bon. Mais sans garanties aucunes. On espère tous que #çavabienaller. 

L’auditoire nous a suivis dans cette aventure, on s’est accrochés les uns aux autres encore plus. Les crises forcent la solidarité. Les questions ont fusé, on s’est mis en frais d’y trouver des réponses. C’est notre métier, mais il y avait, aussi, soyons honnêtes, une part d’intérêt personnel à donner du sens au tourbillon. On s’est aussi assurés de continuer à divertir le public, en étant créatifs. La vie continue!

Nouveaux défis pour les travailleurs médias : trouver un équilibre travail – vie personnelle, coûts additionnels, lutte contre la désinformation

Le plus grand défi, c’est de trouver un équilibre entre le travail et la vie personnelle en télétravail. Quand ton bureau est ta maison, ta maison devient ton bureau. Et quand ton bureau et ta maison deviennent l’école de tes enfants, eh bien, c’est…le chaos! Des parents ont dû s’improviser profs-de-confinement pour leurs enfants. Qui, des plus petits aux plus grands, s’ennuient de leurs amis, ont besoin d’attention et de dépenser de l’énergie, et le réflexe n’est pas toujours de la consacrer aux études. La démotivation et l’ennui sont devenus des défis quotidiens. Remerciements et reconnaissance renouvelée envers les professeurs, d’ailleurs!

Gribouille

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’autre grande préoccupation des travailleurs à la maison est liée au manque d’ergonomie des espaces de travail improvisés. Les accommodements pourraient être revus, afin de permettre l’achat d’équipement adéquat pour travailler, comme une chaise ergonomique et le remboursement des frais Internet pour tous. Des employés sont d’avis que les employeurs font beaucoup d’économies en ce moment, notamment en frais de déplacement (tant pour les gestionnaires que pour les employés), en fournitures de bureau et en remplacements, puisque les employés qui travaillent de la maison semblent prendre moins de congés de maladie. Une impression? Ceux qui ont maintenu leur emploi sont évidemment fort reconnaissants et se sentent privilégiés. Mais des conventions collectives ont été négociées, et des conditions de travail adéquates aussi. Si le télétravail devient la norme, des voix vont commencer à s’élever pour une allocation afin de couvrir les frais d’électricité, de chauffage, d’Internet et l’aménagement d’un bureau convenable. On nous réfère pour le moment aux crédits d’impôt du gouvernement fédéral.

Ceux qui écopent durement, bien sûr, ce sont les employés au statut précaire, les temporaires, les surnuméraires et les contractuels qui voient les échéances approcher. Moins les gens prennent de congés, aussi, moins il y a d’occasions de remplacements. On nous encourage fortement à prendre des vacances cet été. Le travail à la maison, c’est insidieux. On nous met en garde contre les dangers de l’épuisement, qui nous guette tous.

Le virus ne s’est pas avéré la seule menace pour les journalistes. Il y a aussi eu résurgence de théories du complot et de fausses nouvelles, auxquelles le président américain a lui-même contribué. Le journalisme n’a donc jamais autant mérité sa place et ses lettres de noblesse. 

Comme le disait l’ancien directeur de l’information à Radio-Canada et aujourd’hui chercheur au CÉRIUM, Alain Saulnier, dans son article dans LaPresse+ le 10 avril dernier:

« Nous vivons un moment unique de notre histoire, un contexte où il faut une information complète, de la transparence, de l’information sur le terrain et de la vérification des faits. L’information, c’est le nerf de la guerre pour lutter contre le coronavirus… et la désinformation sur l’ensemble du territoire ».

En ce sens, l’émission « Les Décrypteurs » de Radio-Canada n’aura jamais été aussi pertinente. Et sollicitée pour démentir ces innombrables fausses théories étalées et propagées par milliers sur une multitude de réseaux sociaux. 

 À suivre…

Rapidement, les défis technologiques du début sont devenus des alliés, l’organisation du temps et du travail une amie, conférant flexibilité et liberté, du silence pour se concentrer, au point d’appréhender le retour au travail pour un grand nombre d’entre nous. On peut se lever plus tard, on n’a plus à affronter la circulation, se maquiller, ni même s’habiller. J’avoue même personnellement qu’il y a surtout des pyjamas dans mes brassées. Et, pour la première fois de ma carrière, des vraies pauses dans mes journées. Je les savoure. 

Et à quoi ressemblera ce retour éventuel? Et à quel moment aura-t-il lieu? Nul ne sait encore. Les espaces de travail devront d’abord être réaménagés. Les employés, consultés. Bureau ou maison? Telle sera la question!

Peu importe les conditions, on peut être fiers du travail accompli jusqu’à présent. On a fait preuve de créativité, de résilience et de professionnalisme. On s’est adapté en quelques heures à une toute nouvelle façon de fonctionner. Le contexte n’est pas parfait, mais force est de constater que ça fonctionne, et assez bien. Cela étant dit…à quel prix? Pour l’industrie des médias professionnels, ses travailleurs et son auditoire, qui compte de plus en plus sur l’accès à une information diversifiée et de qualité. Aura-t-on encore longtemps les moyens de nos ambitions?

À suivre…

Nathalie Bastien est membre de la Guilde et travaille à Radio-Canada. Elle est directrice des affaires francophones au sein du Comité exécutif national de la Guilde.

 

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